• La fabrique de « Cherche David éperdument »

    Monday, December 25, 2023 Hear ye hear ye the Antilopidae,
    On January 5th, “Cherche David éperdument,” the new novel by Paule Darmon, will be published by L’Antilope.
    Perhaps you’d be curious to know everything that happened before the book came out of the printers… For example, how Paule Darmon came up with the idea to tell this story. How she sent us her manuscript. And what happened in the obscure offices of L’Antilope until the book was published. Well, you know what? We’ll tell you!
    The series begins tomorrow and will continue until January 5th. See you tomorrow.😉
    Tuesday, December 26, 2023

    Since yesterday, we imagine you’ve been gripped by a devouring impatience to find out how « Cherche David éperdument » (Looking for David) was written, Paule Darmon’s novel, due out on January 5. Today, Anne-Sophie took out her Tintin-style reporter’s notebook to interview Paule Darmon about the genesis of her project. Well, since Paule lives in Buenos Aires, we can tell you that the interview was conducted thanks to the most modern means of communication.

    Paule Darmon: « It all began with a mint tea at my mother’s house one afternoon in 1992, where Perla, one of her friends from Morocco, told us a colorful story about her brother David, who, at seventy-eight years old, retired from business and half-dead with boredom, found all his energy again when he received a call from the woman he had been madly in love with in Fez in 1928: a young French woman who had arrived from Algeria with her mother, whom rabbinical strictness had forbidden him to marry, because a Cohen does not marry a convert. »
    So what’s this story all about? How could a surname, Cohen in this case, prohibit one from marrying anyone who ever one wants? It’s because, according to Jewish law, a person who bears the name, and therefore the title of Cohen (« priest » in Hebrew) is the descendant of Aaron, the brother of Moses, who was the first priest of the Hebrews at Sinai; and since then, « priests » are not allowed to marry a divorced woman or even a converted woman, so other Jews can do as they please. So, we understand that in the very traditional Morocco of the 1930s, it was difficult to escape this law.
    How did Paule Darmon use this story to make a novel? You’ll find out tomorrow.😉
    Wednesday, December 27, 2023
    We were just yesterday at the moment when Paule Darmon was drawn into a story told to her by an old Moroccan lady: a Cohen prevented, in the 1930s, from marrying the love of his life on the pretext that she was not Jewish and that a Cohen could not marry a convert.
    Anne-Sophie, our reporter and editorial director, continued to interview Paule Darmon to find out more, and here is what the author (let’s point out that Paule can’t stand being called « author »), keen to keep the suspense about her book, nevertheless confided: « This tragedy was all the more tragic because Claire, the chosen one, secretly bore the fruit of their love. In short, a tragedy that in no way prevented the earth from turning and life from continuing. And so, fifty years later, young Claire, briskly going on seventy-two, reappears without warning.
    A thwarted passion set against the backdrop of colonial Morocco, with the added bonus of a seventy-two-year-old heroine in search of her first love, it didn’t take much more to set my brain boiling.
    But to turn this tragedy into a novel, Paule Darmon made a reversal. How? That’s what you’ll discover tomorrow in the next episode…
    Thursday, December 28, 2023
    Yesterday, we promised to reveal how Paule Darmon turned the story she was telling on her head to construct her novel.
    In fact, we at L’Antilope, when Paule sent us her manuscript, didn’t know what story she was inspired by. Paule was born and raised in Morocco in a Jewish family, so we naturally expected Claire, her heroine, to be her double. Pff… how simplistic publishers can be sometimes…
    Paule Darmon : « L’histoire que m’a racontée Perla, l’amie de ma mère, était contée du point de vue de l’homme, de David. C’est lui qui se laissait surprendre à soixante-dix-huit ans, par l’amour de sa vie qu’il avait perdu de vue depuis plus de soixante ans et qui avait fini par le retrouver. Moi, j’ai eu envie de raconter cette histoire du point de vue de la femme. Je me suis mise dans la peau de Claire, j’ai eu envie de la saisir alors qu’elle a plus de soixante-dix ans, et de lui faire remonter le temps jusqu’à l’amour de ses quatorze ans à Fès. Ça, c’est le premier retournement. Et le second, c’était de me mettre dans la peau de cette jeune fille non juive, fille d’une pied-noir d’Algérie, et de raconter comment ces femmes et ces hommes, juifs autochtones, colons non-juifs, entraient en relation dans le Maroc et l’Algérie de l’époque. Évidemment, je voulais parler d’un temps que je n’ai pas connu puisque je suis née après guerre. Alors il m’a fallu faire beaucoup de recherches…»
    Ces recherches, Paule Darmon vous en parlera dans l’épisode de demain 😉
    Vendredi 29 décembre 2023
    Nous en sommes restés au moment où Paule voulait nous raconter les recherches qu’elle a effectuées pour écrire son roman. Alors sans plus tarder, nous lui laissons la parole.
    Paule Darmon : «Un film. En fait, cette histoire, je la voyais en film : un couple d’amoureux sur fond de couleur locale, des paysages grandioses, une reconstitution historique et une vieille dame encore jeune et sexy nous menant du Maroc de 1928 à celui de 1992.
    L’écriture du scénario exigeant une mise à jour de mes souvenirs d’enfance, j’entrepris une recherche tous azimuts sur le Maroc des années 30, écumai bouquineries et marchés aux puces, à la recherche de guides touristiques, de cartes postales anciennes, de romans et de récits de voyages. Avec le même souci d’authenticité, j’interrogeai oncles, tantes, amis et vieux fassis, accumulant ainsi une documentation considérable qu’il me semblait devoir compléter par une saisie à bras le corps de la réalité marocaine afin d’engranger de l’image et de vérifier que la maison Cohen correspondait bien aux dires de Perla. »
    Là, on reconnaît bien notre Paule Darmon, celle de son précédent roman « Robert De Niro, le Mossad et moi », l’histoire d’une cinéaste qui remue ciel et terre pour produire un film sur l’espion israélien Elie Cohen. (Encore un Cohen, mais qu’a-t-elle donc avec tous ces Cohen ?) Bon, ne nous égarons pas. Dans ce feuilleton, c’est de « Cherche David éperdument » dont il est question. Paule Darmon nous parle d’un film, et finalement, c’est un livre qui va sortir. Alors, que s’est-il donc passé pour que l’auteur préfère la littérature au cinéma ?
    Samedi 30 décembre 2023
    Grâce aux épisodes précédents et aux confidences faites à Anne-Sophie, nous savons à présent comment Paule Darmon a renoncé à son projet de film au profit d’un roman. Alors tendons à nouveau notre micro en direction de l’auteur…
    Paule Darmon : « La première version de Retour à Fès fit l’unanimité de tous les éditeurs parisiens qui répondirent avec un ensemble touchant que mon roman ne correspondait pas à leur ligne éditoriale. Ignorant ce qu’était leur ligne éditoriale, je me remis au travail, étoffais les personnages, créais des situations, tout en continuant à me documenter sur le Maroc, la vie des juifs avant et après le Protectorat, etc… Mais pour une raison inconnue, je ne parvenais pas vraiment à m’y remettre, alors je décidais de reléguer mon texte au fond d’un tiroir.
    La terre, cependant, continua de tourner, et moi avec.
    Dans le cours de l’année 2001, je rencontrai une Argentine fraichement divorcée d’un Bolivien avec lequel elle avait vécu à Sucre, ville qu’elle disait si minuscule que, dans mon ignorance géographique, j’imaginai une bourgade composée de cinq maisons regroupées autour d’une église. Un lieu idéal en somme pour écrire sans être dérangée. La perspective de me remettre à mon Retour à Fès dans un village perdu au milieu de l’hémisphère sud-américain me parut soudain très excitante. Je me rendis dans une agence de voyages pour y acheter un Paris-Sucre valable six mois. La préposée m’expliqua alors, avec indulgence, que la ligne Paris-Sucre n’existait pas, mais qu’un Paris-Lima avec retour par Santiago du Chili me donnerait le temps et l’occasion de visiter le Machu Pichu.
    Je visitai donc Lima et Nasca, essuyai un tremblement de terre force 7,9 à Arequipa et finis par rejoindre Cusco où, remise de mes émotions, je me mis au travail. Arrivée au premier tiers du roman, alors que je planchais sur un chapitre de mon Retour à Fès, je me sentis terrassée par une vague d’ennui insurmontable. Un état de fatigue que je n’avais encore jamais éprouvé et dont je ne parvenais pas à déterminer l’origine. Je relus mon chapitre, y apportai quelques corrections, mais dus me rendre à l’évidence : le Maroc m’ennuyait. Après tant de passion et de recherches, j’étais victime d’une surdose de Maroc. Je ne voulais plus entendre parler de Fès, du mellah, des Français, des Juifs et des Arabes. Jusqu’à la ténacité de ma vieille dame à redécouvrir un Maroc qui me semblait aussi convenu qu’un dépliant touristique. Je refermai mon ordinateur et, allongée sur le lit de ma chambre d’hôtel, je contemplai le plafond en me demandant ce que diable j’étais venue faire à Cusco et comment j’allais utiliser mes six mois de séjour dans l’empire des Incas. »
    Paule Darmon va-t-elle totalement abandonner son projet de roman ? Bon, là, on triche, parce que vous savez que ce ne sera pas le cas. Mais ce que vous ne savez pas, c’est comment l’auteur a trouvé une idée pour relancer son récit et en faire une histoire planétaire où l’héroïne joue à saute-mouton par dessus les frontières… Vous le découvrirez demain, dans le prochain épisode 🙂
    Dimanche 31 décembre 2023

    Hier, nous avons laissé Paule Darmon dans un bled bolivien, tentant, malgré une overdose de Maroc, de mettre à profit une retraite de six mois pour terminer son roman dont le titre n’est pas encore « Cherche David éperdument ». Laissons-la nous raconter la suite.

    Paule Darmon : « Je visitai donc le Machu Pichu ainsi que tous les temples alentour, entrepris une visite systématique des églises de la région et, arrivée à San Blas, ma cervelle se remit brusquement à fonctionner à la vue des ruelles en pente et des balcons bleus si semblables à ceux du mellah de Fès. Et si, me dis-je alors, au lieu de tourner en rond à travers le Maroc, ma vieille dame partait sur les traces de son David en Amérique latine ? Hein ? Un juif marocain dans les Andes, cela changerait du classique migratoire judéo-marocain. Et pour abracadabrante que fut cette idée, il me revenait de la transformer en réalité.
    Je quittai donc Cusco, longeai le lac Titi Caca, passai la frontière et, de bus en autocars brinquebalants, gagnai La Paz.
    Le désordre et la folle exubérance de cette ville m’enchantèrent. Y avait-il des Juifs en Bolivie ? Et si oui, d’où venaient-ils ? Comment avaient-ils atterri sur ces sommets vertigineux ? Tout en alignant les chapitres, je parcourus le pays du nord au sud et d’est en ouest et achevai le premier jet de « La route des andes » à mon retour à Paris.»
    Voici donc que le scénario devenu manuscrit de roman change une première fois de titre… « Retour à Fès » devient « La route des Andes » Mais nous ne sommes encore qu’au milieu des années 2000, gageons que l’histoire n’est pas terminée. Vous l’aurez à présent compris : la suite demain. 🙃 (ce smiley c’est parce que nous sommes passés dans l’hémisphère sud)
    Lundi 1er janvier 2024
    Bonne année, les Antilopidæ, que 2024 vous apporte beaucoup de soleil et éloigne les ténèbres de votre vie…
    Hier (en 2023 donc), nous avons laissé Paule Darmon dans les Andes au milieu des années 2000. Elle avait remanié totalement son manuscrit, il s’intitulait encore « La route des Andes ». Mais voilà que le destin s’est emparé d’elle. Écoutons-la se confier à nouveau à Anne-Sophie qui rallume son magnéto et tend son micro.
    Paule Darmon : « En 2008, je décidai de m’installer à Buenos Aires où je me mis à peindre de grandes toiles colorées et appris à danser le tango argentin. Cette aventure extraordinairement enthousiasmante (qui dure toujours) m’a tellement happée qu’elle m’a détournée pour quelques années de la littérature.
    En 2019, confinée pour cause de Covid et victime d’une crise d’inspiration picturale, je m’assis à nouveau devant mon ordinateur et bouclai en deux mois la première version de « Le Mossad et moi ». Je l’adressai à plusieurs maisons d’édition dont les éditions de l’Antilope dont des amis m’avaient dit du bien.
    Les éditions de l’Antilope me firent attendre longtemps, mais leur réponse me combla de joie ! Le roman, rebaptisé « Robert De Niro, le Mossad et moi » sortit en septembre 2022 et reçut le meilleur accueil.
    Profitant de la clémence inespérée des temps, je ressortis de mon tiroir le manuscrit de « La route des Andes » et le soumis à Anne-Sophie et Gilles qui l’acceptèrent avec enthousiasme.»
    Il reste quatre jours avant la publication de « Cherche David éperdument ». Vous vous demandez sans doute comment le titre est passé de « La route des Andes » à « Cherche David éperdument ». Eh bien c’est ce que nous vous raconterons demain. 🙂
    Mardi 2 janvier 2024
    Nous en sommes restés hier au moment où Paule Darmon est folle de joie car, après avoir publié « Robert De Niro, le Mossad et moi », nous décidons de publier son nouveau roman. Enfin pas si nouveau que cela puisque, comme elle nous l’a confié dans un épisode précédent, elle a eu l’idée de raconter cette histoire en … 1992.
    Le manuscrit s’est d’abord appelé « retour à Fès » puis « La route des Andes », mais quand Paule nous a envoyé la version définitive, il avait déjà changé de titre. Il s’appelait « La senorita idéal ». Nous n’étions pas très partants pour ce titre car il nous semblait que, pour le comprendre, il fallait avoir lu le livre, et appris que cette phrase était la légende d’une photo déterminante dans l’histoire. Alors a commencé un chassé-croisé de messages WhatsApp, de mails, de conversations téléphoniques ou vidéo entre Buenos Aires et Paris afin de se mettre d’accord sur un titre.
    Notre graphiste a dû refaire plusieurs fois la couverture (comme en témoigne l’image associée à ce post). Voilà la liste des titres auxquels vous avez échappé : Deuxième jeunesse, Un second souffle, La senorita idéal, L’amant de Fès, L’homme de Fès, À la recherche de David, En quête, La jeune fille de la photo, Où est passé David Cohen. Quand Paule Darmon a proposé « Cherche David désespérément », nous nous sommes dit que nous n’etions. À partir de ce moment, tous les adverbes y sont passés : Incessamment, Instamment, Follement, Obstinément… jusqu’à ce que Éperdument fasse l’unanimité. Ce serait « Cherche David éperdument ».
    Mercredi 3 janvier 2024
    Once Paule Darmon handed us her final manuscript, it passed into the expert hands of Anne-Sophie, who did her little ant-like work. Some people imagine that the publisher simply receives a manuscript and sends it to layout before printing. Ah, but you’re wrong! Anne-Sophie sifts through the text to track down repetitions, improbabilities (but if the lady went out at seven o’clock in the evening, how could she have gotten sunburned?), and typos. Anne-Sophie likes the qui and the que, but without excess (the man I met at the bar told me he had to leave early). Anne-Sophie doesn’t love the qu’on, that makes qu’on qu’on, she prefers the que on. Anne-Sophie is very good at typography, she checks all the coat racks, briefcases, aircraft carriers, baby carriers, megaphones in a book she has kept handy for over forty years called Dictionary of the Difficulties of the French Language. She is unparalleled at opening and closing quotation marks, knowing when to write 18 or eighteen, and whether to write first world war, First World War or first World War (and if you could tell us in the comments the correct form?). She can give you a lesson so you know when to write Jewish without a capital letter and when with.
    Once this work is done, Anne-Sophie sends the text to Cédric, the wonderful guy who also designs such beautiful covers for us. Cédric sends us the text formatted, exactly as it will be in the book. At this point, Gilles, who was the first to read the text when Paule Darmon felt it, rediscovered it. This involves rereading the proofs to make sure everything is in order before sending it to print.
    And so, Gilles was once again captivated by the story of Claire falling in love with David. He was swept away by the scents of 1930s Morocco and all the other countries Claire travels through before and after desperately embarking on a search for her David. But at this point, neither Paule, Anne-Sophie, nor Gilles will tell you any more; they’ll let you discover the book…😉
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  • Quels aventuriers, ces banquiers ! Exemplaire

    — Il faut pas un peu de sous pour créer une maison d’édition ?
    — Nous allons casser nos tirelires…
    — Ça suffira ?
    Tout compte fait, Anne-Sophie et Gilles comprennent que ce serait un peu court.
    — Une banque nous prêtera le petit bout qui manque.
    Et voilà les deux entrepreneurs en herbe partis pour rencontrer un banquier, et pas n’importe lequel : celui chez qui ils ont tous les deux leurs comptes depuis des années, des comptes qui n’ont jamais été à découvert, notés +++ par la banque.

    — Une quoi ?
    — Une maison d’édition…
    — Nous pouvons vous prêter de l’argent pour acheter un pas-de-porte, des ordinateurs, un photocopieur.
    — Comme nous sommes prudents, nous allons commencer sans locaux. À domicile… Cela nous évitera trop de frais fixes. Et bonne nouvelle, nous possédons chacun un ordinateur en parfait état de marche. Pour les photocopies, il y a la boutique au coin de la rue. Une maison d’édition a plutôt besoin d’investir dans des achats de droits, des avances que l’on verse aux auteurs et aux traducteurs.
    — Ah… euh… eh bien… Ce n’est pas très tangible tout cela.
    — Ah bon ? C’est de la propriété intellectuelle !
    — Oui, bien sûr, mais, comment dire… En cas d’insuccès, cela ne peut pas être saisi.

    Ce jour-là, Anne-Sophie et Gilles sont donc repartis bredouille. Quelques semaines plus tard, ils ont décroché un prêt à taux zéro de Paris initiative entreprise, organisme également disposé à garantir 75% d’un prêt auprès d’une banque privée.
    Alors Anne-Sophie et Gilles sont retournés trouver leur banquier et là, ô miracle, ces investissements très intangibles, ces élucubrations d’auteurs obscurs et ces heures passées par des traducteurs à s’échiner sur des textes en hébreu, en yiddish, en anglais ou dans toutes les langues de Babel, étaient devenus… des plus tangibles.

    La même année, la banque de l’Antilope a perdu quelques milliards d’euros dans des opérations boursières pour le moins… intangibles. Olé !

  • Le premier jour du premier livre

    Le jeudi 7 janvier 2016, la veille de la sortie en librairie de Comme deux sœurs de Rachel Shalita, Anne-Sophie a dit à Gilles : « Souviens-toi de la sortie de tes romans : le premier jour, il ne se passe rien. Le livre arrive en librairie, mais à part ça, rien. »
    Gilles avait lu le manuscrit de Rachel Shalita en hébreu, dix-huit mois plus tôt. Rachel n’avait pas encore d’éditeur en Israël, et Gilles avait adoré ce roman. Anne-Sophie avait trouvé son enthousiasme convaincant. Alors ils avaient décidé de le publier. Premier roman de Rachel Shalita, première traduction de l’hébreu pour Gilles, ce serait le premier livre de l’Antilope !
    Quelques mois plus tard, Rachel trouve un éditeur en Israël. Le livre sort en hébreu en avril 2015. Première réaction de la presse : pleine page dans le supplément littéraire du prestigieux quotidien Haaretz. Le critique massacre le livre. Rachel est effondrée. Anne-Sophie et Gilles tentent de la rassurer :
    « Le chroniqueur s’est acharné sur le fait que tu parles du kibboutz. Il n’a parlé que de ça sur trois colonnes. Ton roman est une magnifique histoire d’amitié. Il est plein de couleurs, de sensualité. C’est l’éveil à la vie de deux petites filles. C’est toute l’histoire de la construction d’Israël avant Israël, la naissance de Tel-Aviv, du kibboutz, Tsiona engagée dans la construction d’un pays, Vera si mal à l’aise avec le collectif, préoccupée par son épanouissement individuel. Tu verras, en France, la réception sera différente. »

    Gilles raccroche le téléphone. Et s’il s’était complètement trompé ? Et si ce livre n’avait aucun intérêt, ni pour le lecteur israélien, ni pour le lecteur français, ni pour personne à part lui-même ?

    En juillet 2015, Gilles achève la traduction. Anne-Sophie lit et travaille sur le texte. Elle fait son job d’éditrice littéraire. Elle dit : « C’est un magnifique roman. » Gilles est un peu rassuré.

    Ce jeudi 7 janvier 2016, Gilles ne s’attendait donc pas à grand-chose. Mais quand même… Le matin, il allume son ordinateur, alerte Google. Il lit : « Comme deux sœurs – Le Monde – Nicolas Weill. » Il clique sur le lien et découvre un long article, trois quarts de page, superbe photo. Éloges. Magnifique !

     

  • Quels aventuriers, ces banquiers !

    — Il faut pas un peu de sous pour créer une maison d’édition ?
    — Nous allons casser nos tirelires…
    — Ça suffira ?
    Tout compte fait, Anne-Sophie et Gilles comprennent que ce serait un peu court.
    — Une banque nous prêtera le petit bout qui manque.
    Et voilà les deux entrepreneurs en herbe partis pour rencontrer un banquier, et pas n’importe lequel : celui chez qui ils ont tous les deux leurs comptes depuis des années, des comptes qui n’ont jamais été à découvert, notés +++ par la banque.

    — Une quoi ?
    — Une maison d’édition…
    — Nous pouvons vous prêter de l’argent pour acheter un pas-de-porte, des ordinateurs, un photocopieur.
    — Comme nous sommes prudents, nous allons commencer sans locaux. À domicile… Cela nous évitera trop de frais fixes. Et bonne nouvelle, nous possédons chacun un ordinateur en parfait état de marche. Pour les photocopies, il y a la boutique au coin de la rue. Une maison d’édition a plutôt besoin d’investir dans des achats de droits, des avances que l’on verse aux auteurs et aux traducteurs.
    — Ah… euh… eh bien… Ce n’est pas très tangible tout cela.
    — Ah bon ? C’est de la propriété intellectuelle !
    — Oui, bien sûr, mais, comment dire… En cas d’insuccès, cela ne peut pas être saisi.

    Ce jour-là, Anne-Sophie et Gilles sont donc repartis bredouille. Quelques semaines plus tard, ils ont décroché un prêt à taux zéro de Paris initiative entreprise, organisme également disposé à garantir 75% d’un prêt auprès d’une banque privée.
    Alors Anne-Sophie et Gilles sont retournés trouver leur banquier et là, ô miracle, ces investissements très intangibles, ces élucubrations d’auteurs obscurs et ces heures passées par des traducteurs à s’échiner sur des textes en hébreu, en yiddish, en anglais ou dans toutes les langues de Babel, étaient devenus… des plus tangibles.

    La même année, la banque de l’Antilope a perdu quelques milliards d’euros dans des opérations boursières pour le moins… intangibles. Olé !

  • Batia Baum, grand prix de traduction SGDL 2017

    Un beau jour d’avril 2017, la coordinatrice des prix de la Société des gens de lettres appelle : le jury souhaiterait recevoir dix exemplaires d’Entre les murs du ghetto de Wilno, de Yitskhok Rudashevski, car le livre a été choisi parmi la sélection (si l’on peut s’exprimer ainsi pour un tel livre…) des prix de printemps de la SGDL.

    Et un beau matin de mai, une membre du jury appelle pour dire que Batia Baum va recevoir le grand prix de traduction de la SGDL. Quelle émotion ! Et quelle récompense méritée pour Batia, immense traductrice. Batia vit les textes qu’elle traduit de l’intérieur. Elle passe, repasse, laisse reposer des mois, des années parfois. Elle pense à ses textes nuit et jour, ils ne la quittent pas. Jusqu’à la dernière minute, elle précise. Et quand elle parle du livre, elle l’incarne.

    Pour le journal de cet adolescent prodige, assassiné en octobre 1943, Batia ne s’est pas contentée de la version imprimée, publiée en 1953 dans une revue yiddish de Tel-Aviv. Elle nous a tannés pour que nous recherchions le manuscrit original. Nous l’avons retrouvé au YIVO, à New York.

    À réception des scans, nous nous sommes rendu compte qu’il manquait au moins un tiers de ce texte magnifique dans la version imprimée. Batia a passé des mois à déchiffrer ces lignes serrées, écrites à la mine de plomb sur un vieux livre de compte soviétique.

    Remise du prix à la SGDL lundi 19 juin à 19h30

     

  • Première livraison de l’imprimeur

    16 octobre 2015. À partir de 9 h, Anne-Sophie et Gilles sont sur le pied de guerre : les premiers exemplaires de Comme deux sœurs, le premier roman de l’israélienne Rachel Shalita, premier livre de l’Antilope, sont attendus.

    Les minutes passent, la tension monte. Le livre va-t-il être conforme à nos espérances ? Des heures à comparer différentes qualités de papier, tester l’effet de la couverture sur une table de librairie, calculer la largeur du dos pour que la couverture épouse exactement l’épaisseur des cahiers intérieurs. Le pelliculage de la couverture sera-t-il réussi ?

    Pour patienter, Anne-Sophie révise la traduction du prochain livre, Gilles peaufine la liste des journalistes littéraires auxquels les premiers exemplaires de Comme deux sœurs sont destinés.

    Coup de sonnette. Le livreur entre, muni d’un bon de livraison. Douze cartons contenant vingt-quatre exemplaires s’empilent dans l’entrée.
    Pourboire.
    – Merci
    – C’est notre premier livre…
    – Mabrouk !

    La porte refermée, Anne-Sophie se précipite. Elle ouvre un carton, dégage un exemplaire, l’inspection commence.
    Soupir de soulagement. « Tout va bien ». Puis : « Il est magnifique ! »
    Embrassades. Mazel tov ! Gilles sort le champagne. Ivresse des commencements.

     

  • Daniella Carmi à Paris : une visite hors-norme

    Daniella Carmi avait hésité avant d’accepter notre invitation, et elle nous avait prévenu : elle a du mal à parler en public.

    Daniella adore Paris d’où ses parents ont immigrés, en Palestine, entre les deux guerres. Quand elle éprouve le besoin de quitter son pays natal qui ne cesse de la décevoir et de l’inquiéter, ses pas la mènent vers Paris. Ses amis lui disent New York, le désert, la côte Amalfitaine ; elle répond : Paris.

    En son honneur, nous avons organisé une petite fête entre amis au siège de l’Antilope. Nous imaginions Daniella trôner au milieu de tous, parler de ses livres, de La famille Yassine et Lucy dans les cieux, de ses combats pour l’égalité de tous en Israël.

    Quand elle est arrivée, une vingtaine d’invités étaient déjà présents. Un peu paniquée par ces inconnus venus pour elle, Daniella s’est précipitée dans la cuisine. Elle a demandé du whisky, de la vodka, pour se détendre. Quand, une heure plus tard, nous lui avons proposé de gagner le salon où la quarantaine d’invités étaient réunis, elle n’a pas pu. Malgré l’alcool et tous les efforts du monde, elle était tétanisée. Elle a dit : « Si certaines personnes veulent venir me trouver à la cuisine, l’un après l’autre, je leur parlerai avec plaisir ». Alors elle a reçu toute la soirée dans la cuisine, émouvante, juste.

    La veille, après la rencontre à la librairie la 25e heure, elle avait déclaré : « C’est merveilleux, j’ai l’impression d’être dans un film de Fellini ». Le lendemain matin, alors qu’elle voulait s’excuser de ne pas avoir pu sortir de la cuisine, Anne-Sophie a dit : « Tu n’as pas à t’excuser, tu as été vraie ».  Gilles a ajouté : « Ce sera une soirée inoubliable. On se serait cru dans un film de Woody Allen. »

    Crédit photo : Annick Prime-Margules

     

  • Branle-bas de combat, l’auteure arrive à Paris

    À l’Antilope, nous aimons bien rencontrer nos auteurs. C’est la raison pour laquelle, même si un écrivain habite au bout du monde, nous nous efforçons de le rencontrer avant la sortie de son livre, et ensuite de le faire venir à Paris. Bon, évidemment, un auteur présent dans les semaines qui suivent la publication, ça aide à promouvoir son livre, mais on vous le jure, ce n’est pas la seule raison.

    Aujourd’hui, Daniella Carmi débarque de Tel-Aviv. La grosse machine industrielle de l’Antilope se met en branle : Anne-Sophie va la chercher à Orly en autolib pendant que Gilles se met aux fourneaux. Pour fêter dignement la venue de l’auteur, nous lui avons concocté un déjeuner avec quelques journalistes littéraires, avec tshatshouka et borsht à l’oseille (et oui, l’Antilope, c’est l’existence juive sur les cinq continents) et une petite fête entre amis, avec gâteau au fromage et quelques autres mets antilopesques. Tout ça au siège de l’Antilope, mais comme l’Antilope n’a pas de bureaux, cela signifie dans les appartements privés. À part ça, quelques interviews et une rencontre dans une librairie du XVe arrondissement.

    Dans cinq jours, quand nous aurons raccompagné Daniella à l’aéroport, nous serons à ramasser à la petite cuiller, mais tellement heureux de ces moments de partage avec l’auteure, ses lecteurs présents et futurs. Et les personnages de La famille Yassine et Lucy dans les cieux, bien sûr.

    La littérature, c’est la vie, non ?

  • Un roman attendait son heure sur une étagère

    Pendant les vingt ans où il a travaillé à la Maison de la culture yiddish-Bibliothèque Medem, Gilles recevait régulièrement des cartons de livres. Des Juifs de Paris offraient les livres en yiddish de leurs défunts parents. Ces cartons contenaient souvent des romans de Hanan Ayalti, preuve que l’écrivain avait été très populaire dans le monde yiddishophone.

    Le seul animateur de la Bibliothèque Medem à avoir lu tous ces livres est Yitskhok Niborski, son président, un fin connaisseur de la littérature yiddish.
    Un jour, la traductrice Monique Charbonnel-Grinhaus, après avoir traduit quelques romans d’Israël Joshua Singer, a demandé à Yitskhok à quelle nouveau projet elle pourrait bien s’atteler. Monique est née à Paris quelques années avant la guerre, son père a été arrêté à Paris en 1941, interné au camp de Pithiviers puis déporté à Auschwitz. Elle a grandi dans le quartier de République. Yitskhok s’est dit que Tate un zun (Père et fils), le roman de Hanan Ayalti qui se passe justement à Paris en 1941 dans une famille juive immigrée de Pologne, était fait pour Monique.

    Cela s’est passé au moment où nous étions en train de créer les éditions de l’Antilope. Du coup, Gilles est allé chercher sur les étagères de la Bibliothèque Medem un exemplaire du roman, il l’a lu, il a trouvé formidable cette histoire écrite en 1943, à chaud, qui ressemble tant à celles qu’il avait entendue dans sa famille. Et incroyable que, dès 1943, un écrivain yiddish ait raconté le quotidiens des Juifs à Paris sous l’Occupation.

    Voilà donc comment Attendez-moi métro République (oui, oui, nous avons changé le titre, sacrés éditeurs…) est entré au catalogue de l’Antilope.

    Pour la petite histoire, Ayalti, le pseudonyme de l’auteur, vient de l’hébreu Ayala (gazelle). De la gazelle à l’antilope, il n’y a qu’un saut…

  • Hanan Ayalti : sa vie est un roman

    Avant de vous parler d’Attendez-moi métro République, le roman que nous publions en ce mois de mars 2017, faisons un petit détour par le roman de la vie de l’auteur, véritable saute-frontières.

     Hanan Ayalti est né Khonen Klenbort, en 1910 à Sapozkin, une bourgade de Pologne. Déplacé avec ses parents en 1914 en Asie centrale par ukase du Tsar, il revient à Sapozkin en 1919. Il y fréquente le heder, l’école juive traditionnelle, puis une école où l’on enseigne en hébreu moderne, et devient membre de l’Hashomer HaTsa’ir, un mouvement sioniste révolutionnaire. Il immigre en Palestine en 1929 pour participer à la création d’un kibboutz et prend alors le nom de Hanan Ayalti.
    En Palestine, il souhaitait œuvrer à la révolution mondiale, prolétaires de tous les pays unissez-vous. Quand il se rend compte que l’Hashomer Hatsa’ir s’occupe plus de colonisation juive que de fraternisation avec le prolétariat arabe, il quitte le mouvement et se rapproche du parti communiste.
    Commencent les ennuis. Il est arrêté, interné et en 1933, il quitte la Palestine pour Paris. Là, il écrit pour le journal yiddish Naye Presse (la Presse nouvelle) et il est envoyé en 1936 en Espagne comme correspondant de guerre. Témoin des exactions du NKVD, il en revient totalement désillusionné du communiste version stalinienne. De retour à Paris, il rencontre Lotte, une allemande non juive anti-nazie, l’épouse. En 1939 naît leur fils Daniel.

    Il quitte Paris en juin 1940, quelques jours avant l’arrivée des troupes allemandes, pour se réfugier en zone libre. À la recherche d’un visa pour l’Amérique, il est arrêté à Marseille, interné au camp des Milles près d’Aix-en-Provence. Il en ressort grâce à son épouse. Ils parviennent à obtenir un visa en mars 1942, ils s’embarquent pour l’Uruguay. Ils y vivront jusqu’en 1946, puis à New York où Hanan Ayalti mourra de sa belle mort en 1992.
    Ouf, quel parcours !
    Nous vous l’avons fait court. Si vous souhaitez avoir plus de détails, vous les trouverez dans l’introduction d’Attendez-moi métro République.
    La prochaine fois, nous vous raconterons un autre roman : comment nous avons déniché ce texte et cet auteur.

  • Une maison d’édition, c’est une société, non ?

     

    — Une maison d’édition, c’est une société ? Une association ? Une coopérative ?
    — Plutôt une société.
    — Toi, tu sais créer une association, mais que connais-tu aux sociétés ?
    — Nous irons voir un expert-comptable.
    — On m’en a recommandé un bon.

    KbisEt nous voilà partis pour un rendez-vous avec Laurent Lévy, du cabinet CBA comptable, recommandé par une amie. Celle-ci avait dit : « quand il parle, je comprends ce qu’il dit ».
    Lors du premier rendez-vous, quand Gilles a dit : « Vous savez, à l’ESSEC, j’avais horreur de la comptabilité », Laurent Lévy a répondu : « Comme je vous comprends ». Et aussi curieux que cela puisse paraître, cela nous a mis en confiance. Sont venus ensuite les statuts, les déclarations, le registre du commerce.
    On nous avait dit qu’en France, créer une société relevait du parcours du combattant, mais finalement, l’exercice est plutôt simple. Il faut dire que Laurent Lévy était là pour nous rassurer.
    Enfin, au bout de quelques semaines, Anne-Sophie et Gilles étaient actionnaires, chacun à 50% d’une SARL. Il n’y a pas d’âge pour se réinventer.

  • Et si on créait une maison d’édition ?

    Et oui, tout a commencé ainsi. Un beau matin de septembre 2014, Gilles est arrivé et a dit à Anne-Sophie : « et si on créait une maison d’édition ». C’était logique, finalement : l’une est éditrice depuis plus de vingt ans, l’autre est écrivain, traducteur, et tous deux adorent les livres. Alors si d’autres le font, pourquoi pas nous ?
    — Oh, une petite maison, une dizaine de titres par an…
    — Dix livres, c’est énorme !
    — Alors disons cinq. Il faudra consacrer à chaque auteur toute l’énergie qu’il mérite, ne pas faire comme les grandes qui publient, publient et oublient parfois ce qu’elle publient.
    — De la dentelle pour chaque livre.
    — Pour chaque auteur.
    — Et comment crée-t-on une maison d’édition ?
    — On lit des textes, on essaie de convaincre les auteurs de les publier chez nous, et pour le reste, nous poserons plein de questions à des gens qui savent faire, et nous apprendrons…